NON, L'ANTISIONISME N'EST PAS "L'UNIQUE REMPART CONTRE L'ANTISEMITISME"

NON, L'ANTISIONISME N'EST PAS "L'UNIQUE REMPART CONTRE L'ANTISEMITISME"

Dans son dernier article publié sur le blog du Monde diplomatique, Frédéric Lordon affirme que |’antisionisme constitue « |'unique rempart contre l'antisémitisme ». Nous, juif-ves de gauche, antiracistes, et antisionistes pour certain-es d'entre nous, dénongons fermement cette affirmation.

Lutter contre l'antisémitisme ne saurait jamais impliquer d'imposer aux Juif-ves une position politique 4 adopter pour mériter protection ou considération. L'idée qu'il faudrait étre antisioniste pour ne pas étre complice de l'antisémitisme revient a déplacer la faute de la haine sur ses victimes potentielles. Il

s'agit d'un glissement grave et dangereux.

Cela revient, en creux, 4 disculper les antisémites pour mieux accuser celles et ceux qui ne se trouvent pas "du bon cété". Ainsi, selon Lordon, ce ne sont plus les porteurs de haine quill faut combattre, mais les Juif-ves qui ne renieraient pas le sionisme. C'est un renversement de la culpabilité aussi choquant que pervers. Un chantage politique inacceptable.

Cette posture est 4 l’opposé de toute pensée antiraciste conséquente. Elle contredit aussi radicalement I'héritage du Bund, mouvement révolutionnaire juif socialiste et antisioniste, qui affirmait en 1935 :

« Nous ne demandons pas qu’on nous aime pour ce que nous pensons, croyons ou votons. Nous exigeons |’égalité, ici, maintenant, sans condition ».

Le Bund rejetait le sionisme, non pour ériger |’antisionisme en dogme ou en solution magique, mais parce qui’il croyait a l'émancipation par la solidarité sociale, la lutte des classes et la transformation du monde commun. En aucun cas le Bund n’a_ présenté I'antisionisme comme un W " x , . a sae t £

rempart" a l'antisémitisme. L'un ne guérit pas

mécaniquement l'autre.

Par ailleurs, l'histoire de l'antisémitisme moderne montre que celui-ci peut se prétendre "émancipateur", s‘habiller en lutte contre "les puissants", contre "les sionistes", tout en rejouant les vieux tropes du Juif abstrait, conspirateur,

omnipotent et sans attache.

Face a ce type d’antisémitisme, |l’antisionisme tel que le défend Lordon est non seulement impuissant, mais parfois complice, & l'image des récents débordements antisémites dans certains discours antisionistes.

Lordon semble oublier que l'antisémitisme n'a pas attendu le sionisme pour exister. Faire de l'antisionisme la condition de la lutte contre l'antisémitisme, c'est effacer l'histoire, et c'est méconnaitre les raisons pour lesquelles nombre de Juif-ves ont vu (et voient encore) dans le sionisme une réponse, fut- elle imparfaite, & une haine persistante.

Ce que Lordon présente comme une radicalité politique est en réalité une injonction cynique aux victimes de l'antisémitisme : "Désolidarisez-vous du sionisme, ou assumez la haine qu'on vous porte." Ce n’est pas rompre avec l'antisémitisme, c'est l'internaliser, le reproduire, en le travestissant de langage militant.

Nous appelons les forces progressistes 4 ne pas céder a ce genre de sophisme. Lutter contre l'antisémitisme suppose de le comprendre pour ce qu'il est : un racisme structurant, fantasmatique et polymorphe, qui ne peut étre combattu ni par assignation politique, ni par réduction idéologique.